Je n’ai pas fait carrière dans l’armée Suisse, je n’ai pas non plus de de connaissance précise de cette institution. Toutefois, une simple observation sur la page de présentation des officiers généraux m’a permis de constater quelque chose qui m’a choqué et je tenais à le partager. Bien que rien dans cet article ne constitue en sois une révélation, je pense qu’aucun journaliste n’a jamais pris la mesure de ce phénomène ni même eu l’idée de le faire connaître, mais pour moi cela devrait, dans un pays normal être considéré comme une grave préoccupation.
Allons droit au but, voici mon constat: sur la page vtg.admin.ch/fr/officiers-generaux de la confédération, nous avons une présentation des officiers généraux de l’Armée Suisse. Les officiers généraux sont les grades les plus élevés de l’armée, ils constituent son commandement. Ils sont actuellement au nombre de 54, dont:
3 Commandants de Corps ( Dont le Chef de l’armée T.Süssli )
21 Divisionnaires
30 Brigadiers
Pour chacun des 54 officier on peut consulter un CV en PDF. Chacun des CV est divisé en
– Un entête
– Une partie titrée « Carrière » avec les activités et dates
– Une partie titrée « Affectations » avec les dates
Mon constat après avoir ouvert tous les CV : Un grand nombre d’officiers se sont rendu aux États-Unis pour y faire une académie militaire1. [Encadré en fin d’article] On dénombre au moins 18 cas sur les 54 officiers ce qui fait près d’un tiers. De plus des officiers ont reçus dans 7 cas une formation au NATO Defense College de Rome qui est en fait une école américaine, voulue et implantée en 1951 par le [futur] président Eisenhower9, et dont le doyen actuel n’est autre qu’un américain ayant travaillé au gouvernement des États-Unis. Et dans 2 autres cas, des écoles de l’OTAN, aussi dirigées par les U.S.A.6. Ce qui fait qu’au moins7 268 officiers généraux ont une formation prodiguée par l’Oncle Sam
Ce qui m’interpelle :
Il existes dans les différents CV toutes sortes d’affectations : il y a des militaires envoyés dans des missions non-armées à l’étranger dans des zones de conflit2. Il y a des exercices conjoints avec des armées étrangères. Tout ceci est normal. Par contre il n’y a pas d’équivalent aux affectations dans des écoles américaines. Par exemple, on ne lit nulle part qu’un officier est parti faire une école en Russie, en Chine, au Brésil, en Afrique du Sud, au Vietnam, etc… Non toujours, aux États-Unis ou au NDC à Rome.
La Suisse, officiellement, est toujours censée être neutre, et c’était encore plus valable avant l’affaire des sanctions contre la Russie. Je suis également conscient qu’elle est un peu coincée dans le contexte géopolitique qui l’entoure. Mais aussi qu’en tant que petit pays elle est fortement influencée par le complexe militaro-industriel de l’OTAN. Mais je me pose tout de même les questions suivantes :
L’armée Suisse est-elle sous tutelle américaine ?
Qui décide que les officiers généraux doivent aller faire des écoles de commandement exclusivement aux U.S.A. ? Et pourquoi ?
Est-ce le choix de l’officier ou est-il assigné à le faire ?
Le passage par une Ecole Américaine offre-t-il des facilités en terme de carrière ?
Qui paie, l’officier, nos impôts, le gouvernement américain ?
Pourquoi la population Suisse n’est pas consulté sur l’orientation politique générale des son armée ?
Mais il y a pire :
Il existe parmi les officiers supérieurs un poste particulièrement stratégique. Il s’agit du poste de conseiller en matière de politique militaire de la cheffe du DDPS. Ce poste est actuellement tenu par le divisionnaire Melchior Albrecht Stoller depuis 2018. Or il se trouve que ce monsieur a suivi une formation dans une école bien précise en 2005 et en 2009 : Le Marshall Center for Security Studies, à Garmisch, en Allemagne. Se présentant comme une coopération germano-américaine, c’est avant tout un poste avancé de la politique militaire américaine. Ils ne s’en cachent pas, voir cette page. La majorité de la direction est américaine ( le directeur est un officier retraité de l’U.S. Air force et le doyen est également américain ). Bien sûr cette école est financée par le gouvernement américain10.
En résumé : en cas de force majeur, QUI prendra des décisions capitales pour la défense du pays ? L’Oncle Sam bien sûr !
Et vous savez ce qui est ENCORE pire ?
C’est qu’une grande majorité de la population vit encore dans l’illusion que les U.S.A. ont libéré l’Europe en 1945, et qu’on leur doit tout. Ces personnes seraient donc incapables de comprendre que tout ce qui est énoncé dans cet article constitue une forme d’ingérence. Ils ne verraient absolument pas ou se situe le problème. Et parmi ces gens, une grande partie se disent patriotes parce qu’ils ont planté une collection de petits drapeaux dans leur jardin et qu’ils sont toujours présents pour aller picoler à la foire à la Saucisse. Le vrai patriotisme, au contraire, c’est d’être instruit, un minimum, sur l’histoire de son pays, sur les grands enjeux qui traversent les époques mais aussi sur l’importance pour un état de conserver ses aspects régaliens (dont la Défense). Si je dis cela c’est parce que c’est précisément au sein des métiers de la Défense qu’on rencontre le plus de personnes se targuant d’être "patriotes". Mais si vous l’étiez vraiment, vous refuseriez de servir dans cette armée Yankee.
Grade Prénom Nom (années de nais.)
Fonction en cours, tel quel
Année : intitulé de la formation tel qu’écrit sur le CV4
[Entre parenthèses carrées : N.D.L.A]
Lieutenant General Laurent MICHAUD (1965)
Chief of Joint Operations Command
2002 Army Command and General Staff College, Fort Leavenworth, USA
Lieutenant General Hans-Peter WALSER (1964)
Chief of Training and Education Command / Deputy Chief of the Armed Forces
2002 Master of Science, National Resource Strategy, National Defence University, ICAF, Washington D.C. [Cité en tête de CV comme titre académique]
2006 Naval Postgraduate School, Defence Resources Management Institute, Monterey, CA, USA
Major General Ivo BURGENER (1968)
Head of Swiss NNSC Delegation
2008 Senior Course 113, NATO Defense College, Rome
Major General Stephan CHRISTEN (1968)
Deputy Chief of Joint Operations Command
2003 CIMIC training at SHAPE NATO Oberammergau, Germany
2005 NATO Strategic/Operational CIMIC Course, Spanish Army War College
Major General Daniel KELLER (1963)
Commander Territorial Division 2
2004 Senior course, NATO Defense College Rome, ITA
Major General Marco SCHMIDLIN (1966)
Defence Attaché in Washington
Master of International Security Studies, Naval Postgraduate School Monterey, USA [Cité en tête de CV comme titre académique]
[Sa présentation sur le site :]
"Le Divisionnaire Schmidlin est l’attaché de défense à l’Ambassade de Suisse à Washington. Il représente les intérêts de la politique de sécurité suisse et de l’Armée suisse aux Etats-Unis d’Amérique et au Canada. Il est subordonné au chef des Relations internationales de la Défense à l’Etat-major de l’armée."
[Il n’existe que deux attachés à l’étranger : un en France et l’autres aux USA]
Major General Germaine J.F. SEEWER (1964)
Commander of the Armed Forces College and Deputy Chief of Training and Education Command
2011 NATO Defence College, Senior Course, Rome, Italy
Major General Rolf André SIEGENTHALER (1962)
Head of Armed Forces Logistics Organisation
2000 Senior course at NATO Defence College, Rome
Major General Melchior Albrecht STOLLER (1961)
Personal Adviser for Politico-Military Affairs to the Head of the DDPS
2004 NATO staff officer training Oberammergau, Germany, and Brunssum, Holland
2005 and 2009 G.C. Marshall European Centre for Security Studies, Garmisch, Germany
Major General Peter WANNER (1961)
Military Representative at NATO Headquarters and the EU
1999 NATO Defence College, Rome, Italy
[Il a précédemment tenu la place d’attaché à Washington]
Major General René WELLINGER (1966)
Commander Land Forces
2001 Joint Forces Staff College, Norfolk, Virginia, USA
Brigadier General Silvano BARILLI (1968)
Commander Logistics Training Unit
2005 Master of Military Operational Art and Science, Air Command and Staff College, Air Force University, Montgomery (AL), USA [ Cité en tête de CV comme titre académique ]
Brigadier General René BAUMANN (1968)
Chief of Staff, Training and Education Command
2012 National Defense University, Washington DC, Master of Science in National Security Strategy, [Cité en tête de CV comme titre académique]
Brigadier General Peter BRUNS (1966)
Head of Armed Forces Planning
2011 Senior Course at the NATO Defence College in Rome
Brigadier General Thomas A. FREY (1966)
Commandant Command Support Training Unit
2004 Infantry Captains Career Course at the United States Army Infantry School, Fort Benning, USA
Brigadier General Romeo FRITZ (1969)
Commander Mechanised Brigade 4
2004 US Army Armor Captains Career Course, Fort Knox, USA
Brigadier General Yves GÄCHTER (1971)
Commander Armour and Artillery Training Unit
2004 US Army Engineer Captains Career Course, Fort Leonard Wood, Missouri, USA
2010 Senior Course at the NATO Defence College in Rome, Italy
Brigadier General Gregor METZLER (1967)
Commandant General Staff Schools
2003 Armor Captain Career Course, Fort Knox, USA
Brigadier General Serge PIGNAT (1971)
Commander Mechanised Brigade 1
2010 US Army Command and General Staff College (CGSC), Fort Leavenworth, Kansas, USA
Brigadier General Hans-Jakob REICHEN (Non indiqué)
Senior Staff Officer assigned to the Chief of the Armed Forces
2015 Command and General Staff College US Army (CGSC), Fort Leavenworth, Kansas, USA
Brigadier General Christoph RODUNER (1966)
Commander of Mechanised Brigade 11
2005 Armor Captains Career Course in Fort Knox (USA)
Brigadier General Benedikt ROOS (1965)
Commander of the Commander and Staff Officer School
2003 US Army Command and General Staff College, Fort Leavenworth USA
Brigadier General Hugo ROUX (1969)
Commander of the Military Academy (MILAC) at ETH Zurich
2002 U.S. Air Force Command and Staff College, Maxwell, Alabama
Brigadier Jacques Frédéric RÜDIN (1963)
Stellvertreter Chef Armeestab
2002 MSc National Security Strategy, National Defense
University, Washington, D.C. [Cité en tête de CV comme titre académique]
Brigadier General Markus RIHS (1965)
Chief of Armed Forces Personnel
Er absolvierte 2000 bis 2001 die Field Artillery School in Fort Still, USA5
Brigadier General Peter SOLLER (1966)
Commander of Ground Based Air Defence Brigade 33
2000 Air Command and Staff College, Montgomery, USA
Les banquiers
Au moins 4 officiers généraux dénotent par leur CV. Ils ont en commun que la partie « affectation » est remplacée par « carrière civile », mais aussi qu’ils ont tous des carrières dans des grandes banques. Et devinez qui fait partie de cette liste ? Le chef de l’armée en personne qui a littéralement un parcours de civil financier. On le retrouve dans la direction de UBS, Crédit Suisse et de la banque Vontobel. Lien vers son CV. Les autres en extrait :
Brigadier General Meinrad KELLER (1964)
Commandant de la brigade logistique 1
Titres académiques : Lic. ès lettres, Université de Berne / Senior Leadership Program (SLP), Swiss Finance Institute (SFI) / Accelerated Development Program (ADP 29), London Business School (LBS) / Congressional Research Service, Library of Congress, Washington D.C., USA
[Sa carrière civile indique des postes à la direction d’UBS]
Brigadier Eric STEINHAUSER (1968)
Remplaçant du commandant de la division territoriale 3
MBA University of Chicago Booth [Cité en tête de CV comme titre académique]
[Impliqué dans les banques UBS et la banque d’investissement Rahn+Bodmer à Zürich]
Brigadier General Oliver MÜLLER (1973)
Deputy Commander of Territorial Division 2
[Ce monsieur est apparemment très impliqué dans la direction de Crédit Suisse,]
——————————–
Notes :
1. Je ne connais pas, dans chaque cas la dénomination exacte, mais il est certain qu’il s’agit d’une vraie formation et non juste d’un simple stage de quelques jours. Il suffit de copier l’intitulé de la formation et d’aller voir de quoi il s’agit sur le site.
2. Bien entendu, les conflits liés à la politique guerrière américaine. Exemple : Kosovo, Soudan, Corée. Je n’ai pas développé la dessus.
4. Je précise bien que j’ai extrait des CV la ligne qui m’intéresse et que ce n’est pas à chaque fois leur seule experience.
5. Ceci n’était pas mentionné sur son CV mais je l’ai trouvé par hasard sur une page web externe : https://www.pulverturm-zofingen.ch/news/schweizer-armee/schweizer-armee—news-archiv-2018/mutationen-durch-bundesrat.html
6. En espagne et à Garmisch ( Voir le paragraphe sur Melchior Stoller )
7. Comme le démontre le cas de Marcus Rihs (voir encadré) des formations ne sont pas dans le CV. Il y en a probablement plus.
8. Déduit du fait que certains ont plusieurs formations.
9. Alors encore Commandant suprême des forces alliées en Europe. https://www.ndc.nato.int/about/organization.php?icode=7
10. https://comptroller.defense.gov/Portals/45/Documents/defbudget/fy2024/budget_justification/pdfs/01_Operation_and_Maintenance/O_M_VOL_1_PART_1/DSCA_OP-5.pdf